Polémique sur le blog Maman travaille

Internet a cela de magique : découvrir sur la base d’un mauvais (et relativement consternant) article, une mine d’informations et de connaissances dans les commentaires polémiques associés à l’article.

Je découvre ce matin sur le blog Maman travaille, un papier qui relate l’exaspération de 2 enseignantes face à tous ces horribles parents qui supposent leur enfant surdoué (l’article c’est ICI).
Ils sont légion, et la faute en revient à tous ces affreux éditeurs qui publient tant de livres sur le sujet. Je cite : « les parents adorent. Vous pensez, des livres qui leur expliquent que leurs enfants sont « à part », « surdoués », « précoces », des « génies » ». En plus, « même l »Education nationale s’y met : en avril dernier, une circulaire demandait aux enseignants de porter « une attention particulière aux élèves intellectuellement précoces (EIP), pour qu’ils puissent également être scolarisés en milieu ordinaire ». Quelle horreur en effet si l’Education Nationale qui éduque nos enfants « s’y met » (depuis 2007 en réalité mais avec la lenteur qu’on lui connaît…).
Je passe donc sur le contenu médiocre de l’article qui continue de véhiculer des a priori et poncifs malodorants lorsqu’on connaît la réalité du terrain, pour me concentrer sur les commentaires qui suivent.

Je ferai seulement une parenthèse rapide afin d’éviter quelques malentendus :
1/ oui les enfants à Haut Potentiel sont nombreux, qu’ils aient un profil homogène (laminaire) ou hétérogène (complexe) : il y en aurait 1 ou 2 par classe, ni plus ni moins.
2/ oui on peut « pousser » un enfant mais cela n’augmentera jamais la mesure de son intelligence, seulement la somme de ses connaissance.
3/ oui les parents excessifs, revendicateurs, mal-aimables, obtus, acariâtres et agressifs voire stupides existent. (Remplacer le mot parents par professeurs, ça fonctionne également).
4/ non la souffrance des uns n’exclue pas celle des autres (là on peut faire tourner à toutes les places, les termes « enfants » « parents » et « enseignants »).
5/ non la question du haut potentiel n’est pas une mode même si en effet on en entend de plus en plus parler, c’est une réalité et même un « fait social total » au sens de Marcel Mauss, qu’on a simplement longtemps ignoré, se focalisant seulement les génies.
6/ non la mesure de l’intelligence n’est pas aléatoire à partir du moment où les tests sont correctement effectués par des praticiens compétents (et pas par des psychologues scolaires même si certains d’entre eux sont effectivement compétents). Les tests de QI sont étalonnés par tranche d’âge et donc aptes à effectuer une mesure en fonction de l’âge de la personne.

Revenons-en donc à l’article, ou plus précisément aux commentaires qui lui succèdent. La plupart sont extrêmement intéressants, quoi qu’ils disent et quelle que soit la position défendue. Des enseignants exaspérés par le cadre qui les contraint ou par des parents qui les jugent incompétents ce que, dans leur immense majorité, ils ne sont pas.
Des parents qui se sentent blessés par les propos de ceux qui croient que la douance de leur enfant est un effet de leur imagination et que leurs difficultés et souffrance au quotidien ne seraient donc qu’une vue de l’esprit. Des enseignants encore, révoltés contre leurs collègues formés à l’éducation de masse et fiers de continuer de la véhiculer, foulant aux pieds toutes les initiatives de ceux qui ont compris qu’on ne fait pas entrer de force un enfant rond dans un moule carré. En tout cas pas sans l’abîmer.

Et puis, petit miracle, une bouillant échange entre @guil et @vanilla.
Tous(tes) deux ne précisent pas qui ils(elles) sont ni surtout quel est leur métier (même si à la lecture de leurs posts on finit par s’en faire une idée). L’une fait preuve à mon avis d’une relative mauvaise foi et fausse modestie et l’autre est plus épidermique et militante (oui j’abandonne le masculin après tout on est sur un blog de mamans), mais toutes deux semblent avoir une fort bonne connaissance de leur sujet et défendent des positions antinomiques mais argumentées et érudites. Ça ferraille sec au sujet de l’existence attestée des profils laminaires et complexes, et, ça s’envoie du Revol, Lançon, Siaud-Facchin, Terman etc à la figure. Je regrette l’absence dans leur débat de Jacques Grégoire, professeur à l’Université de Louvain et grand spécialiste de la question de la mesure de l’intelligence. (C’est lui qui coordonne l’échantillonnage, l’étalonnage et l’adaptation des tests de QI pour les pays francophones et son avis serait ici plus que bienvenu).

Bref un débat de grande qualité pour une fois, fort étayé de part et d’autre et enrichissant car il permet précisément de montrer que nous sommes encore en plein « work in progress » sur cette question. Les ouvrages de vulgarisation sont ce qu’ils sont et oui, ils souvent écrits sur la base des observations cliniques de praticiens, qui voient davantage d’adultes et d’enfants en souffrance que de gens qui vont bien. Mais des études scientifiques existent également même si elles sont peu connues du grand public. Des ouvrages polémiques existent également, comme celui de Wilfrid Lignier (qui est à mon sens fort contestable du fait notamment de son faible échantillon) ou de Nicolas Gauvrit. Les voix pour et contre savent toutes deux se faire entendre, les commentaires de cet article en sont une autre preuve. Je voudrais seulement insister une fois encore que le fait que, dans tous ces débats, l’aspect anthropologique du sujet n’est jamais abordé et que citer d’excellentes études parues dans la revue Nature mais qui ont pour terrain une population anglo-saxonne, suédoise, israélienne ou autre, afin de conforter des prises de position françaises est abscons. Cela revient à faire de l’ethnocentrisme à l’envers. Je renvoie donc les lecteurs aux travaux de Tobie Nathan, psychiatre et anthropologue, « inventeur » de l’ethnopsychiatrie et qui a si bien écrit sur l’absurdité de transposer des théories des sciences humaines d’une population à une autre. Je renvoie également au travail de Geert Hofstede sur la différenciation culturelle, riche d’enseignement, que l’on se place dans le cadre de l’entreprise, de l’école ou de la famille. Bien sûr il est naturel de s’approprier et de critiquer (dans le sens noble du terme) les lectures que l’on peut faire.

Mais gardons à l’esprit, toujours, que l’universalité n’existe pas et que tout fait social est fortement inscrit dans son Histoire, dans sa Culture et dans son groupe humain.

 

 

 

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