ETRE UNE FEMME A HAUT POTENTIEL, UN EXEMPLE D’INTERSECTIONNALITE*.

En 1998, Pierre Bourdieu, sociologue français, écrit « La domination masculine ». Il y développe une analyse sociologique des rapports sociaux entre les sexes, qui cherche à expliquer les causes de la permanence de la domination des hommes sur les femmes dans toutes les sociétés humaines.

Il dénonce notamment le fait que lors de débats ou de discussions, les femmes se font plus souvent couper la parole que les hommes et que « si elles réagissent de manière agressive, le groupe fera savoir que ce n’est pas souhaitable (par exemple, en traitant la femme de harpie, en l’accusant de perdre ses nerfs, en qualifiant sa réaction d’hystérique), tandis qu’un tel comportement chez un homme sera accepté voire valorisé comme avoir du caractère ». 

En 2021, pour décrire ce phénomène on utilise le terme de mansplainig (les hommes expliquent aux femmes ce qu’elles savent parfois mieux qu’eux) et de maninterrupting (les femmes se font en permanence couper la parole par les hommes sur les plateaux TV, dans les réunions etc.)

Les choses n’ont donc pas tellement changé. Et pourtant, un phénomène d’une ampleur inconnue est en train de se produire. Au coeur des révolutions sociales actuelles se trouve cette question de la domination masculine ordinaire qui n’est plus perçue comme si légitime que ça. 

Pour comprendre le vécu des femmes à Haut Potentiel il faut donc croiser ces deux notions et en arriver à cette fameuse intersectionnalité.

La femme HP subit en quelque sorte une double peine. D’abord le petite fille naît dans un univers genré. Elle va grandir en subissant de attentes sociales et familiales comme : être douce, gracieuse et empathique, à l’écoute, conciliante et gentille. Elle apprend que c’est à elle de prendre en charge les tâches de la maison. Elle devra exercer un métier dans le soin, ou l’éducation. Et faire des études longues est moins important pour elle que pour son frère. A qui va-t-elle alors pouvoir s’identifier ? Qui sont les femmes qui servent de modèle à la petite fille ? Celle hypersexualisée des magazines ou la femme parfaite qui travaille (raisonnablement) et s’occupe de son foyer en mère dévouée ? 

Ensuite, en temps que surdouée, elle fait dès l’enfance, l’expérience de sa différence. Elle pose des questions inattendues, s’approprie des passions plutôt attribuées aux garçons, n’aime pas les jeux dits « de filles », se désintéresse de son apparence, privilégie le fond à la forme, questionne l’autorité etc. Très vite on va lui faire comprendre qu’elle n’est pas à juste place. 

Si elle réussit à l’école elle va certainement se faire traiter « d’intello » et comprendra très vite que ce n’est pas un compliment… A l’adolescence, un chois cornélien s’impose : s’adapter aux attentes de désirabilité sociale ou subir byzutage et mise à l’écart. Le faux-self pointe son nez… 

Plus tard, si elle a la chance de faire des études supérieures, elle va enfin se sentir plus libre, et croire en l’égalité des chances et des statuts entre les hommes et les femmes. Pourtant, parce que depuis toujours on ne l’a pas encouragée, ni permis d’exprimer ses talents, elle va, de manière hélas récurrente, attribuer ses réussites à des raisons extérieures à elle. Des profs sympas, du travail, beaucoup de travail, de la chance etc. Peu encouragée à développer une estime de soi suffisante (l’arrogance ne sied pas aux femmes), elle va, plus que les hommes surdoués, se trouver confrontée au syndrome de l’imposteur. L’impression de ne jamais être à la hauteur et se sentir illégitime, malgré sa compétence et ses succès.

Puis parvenue dans le monde du travail, elle fera un jour où l’autre l’expérience de la différence du salaire, de considération ou de reconnaissance, quand elle ne se fera pas carrément voler ses découvertes par un collègues (ne niez pas c’est tellement banal que cela porte même un nom : l’effet Matilda). Devenue maman elle va comprendre que l’égalité des tâches et de la charge mentale est souvent fort mal répartie et se retrouver parfois face à un choix : être une bonne mère ou faire le travail qu’elle aime. Si elle décide de ne pas choisir elle sera plus que les hommes une formidable candidate au burn-out. 

Enfin, si elle est célibataire elle sera suspecte. Parce qu’une femme n’est pas faite pour vivre seule et encore moins sans enfant. Parfois elle aura choisi ce statut en dépit de toutes les injonctions sociales qui pèsent sur elle. Parfois elle n’aura pas choisi mais ne trouvera pas le compagnon qui chérit son intelligence et accepte son besoin d’indépendance. Elle aura souvent peu d’amies car les autres femmes aussi se méfient d’elle. Elle a peu de goût pour la superficialité, aime les discussions profondes et avoue un besoin de connaissances qui la font paraître suspecte aux yeux de celles qui ont bien intégré le modèle sociétal dominant.

Alors, la femme surdouée qui subit au quotidien les affres de cette double différence, qui est tiraillée entre des besoins antynomiques, est-elle condamnée à faire l’expérience de la solitude ou du renoncement ? Non ! La femme surdouée a plus que les autres femmes le devoir d’apprendre à se connaître. Afin de s’émanciper du poids de stéréotypes qui ne lui appartiennent pas. Afin de trouver son propre chemin. Afin de pouvoir opérer et assumer de vrais choix conscients. 

La femme surdouée qui refuse de n’être que la moitié d’elle-même aura un chemin plus complexe que d’autres femmes, peut-être, mais grâce à sa sensibilté et son intelligence, elle a aussi plus de chances de vivre une vie plus riche et enthousiasmante.

*L’intersectionnalité est une notion employée en sciences humaines et politiques. Cela désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de stratification, domination ou discrimination au sein d’une société donnée.

Olivia GémainETRE UNE FEMME A HAUT POTENTIEL, UN EXEMPLE D’INTERSECTIONNALITE*.